Écoutez Pas Lu Pas Prix, la première émission de critiques et de débats autour de la sélection du Prix TrENSmissions-ENS 2019.
Les émissions sont présentées et animées par Pauline Beaumont. Écoutez Vincent Adams–Aumérégie, Héloïse Billette, Avery Colobert, Louis Haëntjens et Morgan Morcel débattre de tous les livres de la sélection.

L’émission du 13 octobre
L’émission du 20 octobre




La Maison, d’Emma Becker (Flammarion)

Emma Becker, 30 ans et déjà auteur de 2 romans, se propose d’évoquer la prostitution dans une expérience d’écriture nouvelle. Elle s’inspire pour ce faire du « gonzo-journalisme », ou journalisme d’immersion, pratiqué avant elle par Hunter S Thompson. 

Elle part vivre deux ans à Berlin, où la prostitution est légale, pour ouvrir des maisons jusqu’ici closes, pour les décrire de l’intérieur. Pendant deux ans, elle rejoint une maison close et devient prostituée.

Le livre est un entremêlement de descriptions de lieux et de personnages, d’anecdotes et de souvenirs, ponctué de réflexions sur la prostitution, sur la femme, sur la sexualité en général. Le tout strié de références littéraires : Emma devient Justine — tout un symbole.

Alors ce livre réussit-il son pari ? Est-il possible de faire du neuf, sur « le plus vieux métier du monde » ? Nos chroniqueurs en débattent.




Databiographie, de Charly Delwart (Flammarion)

Une autobiographie ? Non, une databiographie. L’écriture non de sa propre vie, mais de celle de ses données. C’est le pari de Charly Delwart, dans ce livre hors du commun.

L’auteur compile une série de réflexions sur lui-même, sur son rapport aux gens, sur sa vision du monde. Ces réflexions sont tantôt de courtes notes, tantôt des graphs, c’est-à-dire des schémas, qui rendent compte, quantitativement et proportionnellement des éléments clef ou anecdotiques d’une existence.

En fait, chacun se reconnaît dans les chiffres donnés, qui sont à la fois pleins et vides de sens. Ils sont à la fois très singuliers, et tout à fait généraux. À la fois essentiels et anecdotiques.

C’est dans ce paradoxe que se dessine, en creux, le portrait de l’auteur-narrateur. Et on a le sentiment de le rencontrer, moins par les chiffres cités, que par le ton singulier, et l’ironie déployée à chaque page. Car le livre fait sourire, et rire. Pas pour les névroses décrites, qui sont celles de tout un chacun, mais par l’entreprise (elle-même évidemment névrotique).

Enfin mais pas en vain, ajoutons que c’est aussi un très joli livre d’images. En fait, le travail sur les graphiques fait du livre un objet aussi esthétique. Car leur composition très réfléchie en fait aussi un miroir de la pensée et de l’état d’esprit de l’auteur.

C’est donc un livre inhabituel, surprenant et drôle. Et qui fait le pari de faire dire aux données « brutes » beaucoup plus que l’information contenue dans le big data. Car c’est par le travail esthétique et littéraire qu’elles parlent le plus.

Retrouvez nos critiques ici :



77, de Marin Fouqué (Actes Sud)

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77, de Marin Fouqué, se présente comme un flux de conscience de 220 pages. Le narrateur passe sa journée à l’arrêt du bus scolaire, mais il ne monte pas dedans. Tout seul dans son « abris », sous sa capuche, il évoque ses souvenirs d’enfance et d’adolescence dans le sud du département de la Seine et Marne — le Sud 7-7.

Ces évocations sont rythmées par le passage des voitures, et par les joints qu’il se roule, au fur et à mesure que la journée avance.

Ses souvenirs se déploient dans le paysage morne, marron, du 77. Et des personnages se croisent : Enzo, la Fille Novembre, le Grand Kévin ; ainsi que des figures tutélaires du village où ils vivent.

C’est un premier roman, mais Marin Fouqué est déjà rappeur et poète. Et ça se sent. C’est la scansion des phrases qui donne à ce livre son originalité. « Personnellement, quand je l’ai refermé, je pensais à son rythme. Un peu comme quand on lit du Racine et qu’on pense en alexandrins. »



Rouge impératrice, de Léonora Miano (Grasset)

Lorsqu’Ilunga aperçoit pour la première fois Boya, il tombe comme fasciné par l’aura de cette femme, à la peau et la chevelure rouge. Dès leur première rencontre, ils sont amoureux. La scène se passe en 2124, à Mbanza, la capitale de Katiopa.

Mais Ilunga n’est pas n’importe qui. Il est le chef de Katiopa, nom du Continent africain, unifié au début du siècle sous l’égide de l’Alliance. Quant à Boya, c’est une universitaire. Elle est spécialisée dans l’étude des Fulasi, ces descendants de migrants français qui refusent de s’intégrer à Katiopa, et dont le pouvoir en place souhaite l’expulsion.

Dans cet État récent, prospère mais pas encore apaisé, une telle liaison suscite la polémique. L’opposition est portée par des personnages secondaires, variés et intéressants.

Le projet est ambitieux. Il s’agissait d’inventer un État, en empruntant à des réalités (politiques, culturelles, psychologiques) contemporaines. En donnant une forme et des visages au rêve panafricain, Léonora Miano aborde dans un renversement ingénieux des problèmes actuels. Ainsi, le texte fait réfléchir à l’identité, l’adaptation, la langue, la culture.

Il faut enfin noter la vivacité et la richesse de la culture panafricaine, dans ce roman par ailleurs ponctué de mots de dialectes africains. On est plongés dans des couleurs, des odeurs, des images, des rites, qui d’étranges nous deviennent familiers au long de la lecture.



Le Continent de la douceur, d’Aurélien Bellanger (Gallimard)

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Aurélien Bellanger est philosophe de formation, et auteur de plusieurs romans et essais. Il est aussi chroniqueur régulier dans Les Matins de Guillaume Erner, sur France Culture.

Dans son dernier roman, Le Continent de la douceur, on retrouve ces différentes facettes. Un peu de philosophie, un peu de fiction, et un peu de cette actualité qu’il chronique quotidiennement…

C’est un « roman-fleuve », ou disons un roman « touffu » comme une forêt, car il parle plus d’arbres que de courts d’eau.

Le Continent de la douceur, c’est d’abord l’histoire d’une petite principauté fictive d’Europe de l’Est, le Karste. Aurélien Bellanger invente l’identité nationale de cet État. Ce pays a ses emblèmes nationaux. Il a ses penseurs, comme Gorinski, un mathématicien de génie, le « Gauss des Balkans », qui veut refonder toutes les mathématiques sur la base de l’intuitionnisme. C’est aussi une terre industrielle grâce aux usines Spitz, qui fabriquent des calculateurs et des montres.

Depuis 1919, le Karste appartient à la Fédération yougoslave. Pourtant, dans les années 1990, une diaspora subsiste à New York, et c’est ici que commence le récit proprement dit. Ida, reine de Wall Street, est la fille du fondateur des industries Spitz. Elle décide d’épouser Jan, le prince hériter du Karste, un playboy. Ensemble, ils vont œuvrer à l’indépendance du pays.

Autour d’eux, évoluent plusieurs personnages savoureux. On rencontre Griff, un écrivain nationaliste, qui participe à l’élaboration du roman national. Il y a aussi le grand QPS, un philosophe médiatique à chemise blanche et initiales, qui rejoint le Karste alors qu’il tourne un documentaire sur la guerre de Yougoslavie.

Il y a aussi les destinées croisées de Flavio et d’Olivier, qui ponctuent l’ensemble du roman.




L’Arbre d’obéissance, de Joël Baqué (P.O.L.)

Joël Baqué est écrivain, et déjà auteur de neuf romans, dont six chez P.O.L. Il est aussi gendarme à Nice, dans sa vie professionnelle. 

Et dans son dernier ouvrage, nous voilà transportés en Syrie, au IVème siècle de notre ère. Le héros de ce roman, écrit à la première personne, n’est autre que Théodoret de Cyr, évêque et théologien.

Au début du roman, il n’est pas encore entré dans les ordres. Il est berger, lorsque « l’appel » de Dieu s’inscrit en lui. Il traverse alors le désert pour rejoindre le monastère de Téléda. C’est le commencement d’une vie d’ascétisme, de privations et d’écriture.

Il est aussi l’auteur d’une biographie de Saint Siméon le Stylite, un ascète de cette époque, exemplaire par les mortifications qu’il s’impose. Il est connu pour avoir vécu perché sur une colonne où il jeûnait et priait Dieu, d’où son nom de stylite.

L’Arbre d’obéissance est en fait l’autobiographie de Théodoret, quand il écrit la biographie de Saint Siméon. Les deux histoires se croisent, l’écrivain admirant l’ascète, et regrettant de ne pas avoir sa résistance surhumaine.

Mais ce livre n’est pas une hagiographie, ni un roman historique. En fait, se dessine en creux le portrait d’un homme, qui trouve paradoxalement dans l’écriture plus d’extase que dans la religion. Ce qui permet aussi de montrer une prose sublime.




Le Monde horizontal, Bruno Remaury (Corti)

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Bruno Remaury, après des études d’art et un doctorat en anthropologie sociale, signe ici son premier roman.

Je dis roman par commodité, mais c’est un peu un mensonge. C’est une série d’histoires et de récits de vie, réels ou fictionnels, éparpillés dans l’espace et dans le temps. Ce qui relie les différents épisodes semble parfois flou, et pourtant tout se répond. Le lien peut-être une image, un symbole, un chiffre, un mot.

Le roman s’ouvre en 1906, lorsqu’un archéologue du dimanche trouve des empreintes de main sur le plafond d’une grotte. Il s’appelle Félix Régnault, et il vient de faire une découverte majeure dans l’art Paléolithique, la Grotte de Gargas. Au même moment, dans d’autres profondeurs terrestres, les mineurs de Courrières sont pris au piège.

Mais le lecteur sera aussi amené à Milan en 1506, pour une plongée dans les sommets de l’art de Léonard de Vinci. C’est une réflexion sur le motif de l’eau chez le peintre, qui nous amène à une réflexion sur l’océan, et sur l’Amérique en 1946, où s’entrecroisent d’autres destins encore…

Un roman court, mais vertigineux, écrit dans une prose magnifique.





Une Bête au paradis, Cécile Coulon (L’Iconoclaste)

Cécile Coulon est une jeune romancière et poétesse, de 29 ans. Elle signe ici le roman qui a le plus divisé le jury de cette édition du Prix littéraire.

Une Bête au paradis, c’est d’abord l’histoire d’un lieu. C’est une terre marécageuse, au bout d’un chemin sinueux. Là se trouve une ferme, où vivent quatre personnages : Émilienne, la doyenne ; Blanche et Gabriel, ses deux petits-enfants ; et Louis, le commis.

C’est ce lieu qui s’appelle, un peu ironiquement, le « Paradis ». Les personnages y vivent en huis-clos, à moitié prisonniers de la terre qu’ils travaillent.

Une Bête au paradis, c’est aussi une histoire d’amour et de passion, entre Blanche et un garçon de sa classe, Alexandre. Mais Alexandre, lui, décide de quitter le Paradis pour faire du commerce et s’enrichir à la ville. Et cet épisode, apparemment anecdotique, est la source d’une immense violence qui déchire la jeune fille, et son Paradis.

Écoutez ici un débat passionné et passionnant.